Alexandra Lucas Coelho · Portugal

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Nous voilà, ensemble

        1–   Je suis née dans un pays qui a des frontières stables depuis plus de sept cents ans. Si l’antiquité d’un pays est celle de ses frontières, il est parmi les plus anciens du monde. Je n’ai jamais pensé à cela comme une prouesse. La géographie a décidé une bonne partie de l’histoire : d’un côté, la mer; de l’autre, l’Espagne. Étant donné que la mer, en principe, n’avait pas de plans pour conquérir le Portugal, la seule frontière était l’Espagne, notre archi-ennemie, étant la seule. Et, une bataille de plus ou une de moins, une annexion par-ci, une occupation par-là, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du problème a très tôt été résolu.

Ainsi, la frontière est la moindre des préoccupations portugaises depuis longtemps. En même temps, précisément parce qu’elle a été définie, elle s’est transformée en une espèce de tampon : le Portugal a, de ce fait, tourné le dos à l’Europe. Les îliens se tournent vers la mer car ils n’ont pas d’autres solutions, les portugais, au contraire, avaient une très longue queue jusqu’à Vladivostok mais, dès qu’ils faisaient un pas, ils se trouvaient confrontés à l’Espagne. Ce n’est pas la névrose de l’île, solitude sans voisins, isolement, mais celle du Finistère qui traîne derrière lui l’ombre d’un continent, et saute vers l’avant.

Ainsi, le Portugal s’est lancé dans les épiques, intrépides découvertes maritimes. Épiques, intrépides, sans doute ; mortelles, même, pour beaucoup de marins qui y participèrent ; mais découvertes, seulement du point de vue des navires, puisqu’il y avait déjà beaucoup de gens à terre. Pour cela, et parce que les découvertes ont coûté des millions de vies — extermination des natifs, et trafic d’esclaves —, et pour tout ce qui a été extrait et détruit outre-mer, aujourd’hui il n’est pas possible de dire découvertes sans guillemets, en italique, ou autre signe de distanciation, qui distingue le langage de chaque époque. Une chose c’est de comprendre que durant des siècles ce mot a été employé. Une autre c’est de l’utiliser aujourd’hui sans signaler sa charge idéologique, comme si sa signification était objective, sans équivoque. Ce n’est pas le cas, et cela aurait dû être changé dans les discours officiels depuis que les mouvements de libération des colonies portugaises et le mécontentement des soldats de la métropole se conjuguèrent dans la révolution du 25 avril 1974, mettant fin à 48 ans de dictature.

Une des devises de cette dictature était Orgueilleusement seuls, dans laquelle on peut observer la singularité d’un pays périphérique du fait de circonstances d’abord géographiques, ensuite historiques, qui est devenu cosmopolite sans l’Europe, en avançant vers l’Afrique, les Indes, l’Orient, les Amériques. Si, d’une part, l’Espagne était une barrière, la mer fut la libération, le transport, portant le Portugal toujours plus loin. Et le meilleur héritage de cette aventure sera de reconnaître jusqu’à quel point nous continuons à avoir une histoire commune avec tant de millions de personnes qui parlent jusqu’à aujourd’hui la même langue que nous. Une histoire fondée sur la violence, y compris celle de l’imposition de la langue. Les empires laissent des fantômes, des dettes, des deuils, ils ne sont pas le passé, mais le futur du présent. La ruine est là, pour que nous la transformions, et pour que nous soyons transformés par elle, jusqu’à ce que nous soyons l’autre.

        2–   Peut-être à cause de la géographie, peut-être à cause de l’histoire, peut-être parce que, de ma fenêtre, je voyais la mer, les bateaux et les chemins de fer s’étendant jusqu’à l’horizon, je me rappelle avoir voulu voyager depuis toujours. Et cela a été enfin facile car ma génération a grandi après la dictature, la guerre coloniale, l’Orgueilleusement seuls. C’est la génération de l’Inter-rail, pour laquelle aller à Barcelone, Paris ou Rome en train était si naturel que tous ces territoires pouvaient être un seul pays, à deux, douze ou vingt. Je n’aurais pas refusé l’idée que le Portugal s’unisse à l’Espagne. Nous n’étions pas acculés, au contraire, l’Europe s’ouvrait pour nous au moins jusqu’à Prague, Varsovie, Budapest, ville à partir de laquelle le billet changeait si on voulait entrer dans l’Union Soviétique. En même temps, nous étions suffisamment près de l’époque de la dictature pour avoir eu des parents ou grands-parents qui avaient combattu dans les colonies d’Afrique ; ou qui avaient fui la guerre en passant illégalement la frontière ; ou qui avaient été emprisonnés et torturés par la police politique ; ou qui avaient été exilés à Paris ou à Genève ; ou qui avaient traversé la Méditerranée vers le Maghreb. Le grand archéologue Claudio Torres a frôlé la mort dans la petite barque qui l’amenait au Maroc, avec sa femme enceinte et cinq de ses amis. Sa fille est née comme exilée politique de ce côté de la Méditerranée, d’où maintenant, chaque mois, partent des centaines de milliers de réfugiés. Seulement au cours du mois d’octobre, deux-cents-dix-huit-mille trois-cents-quatre-vingt-quatorze personnes sont arrivées en Europe par la mer. Autant que pour toute l’année 2014.

Et l’Europe, des millions qui s’entassent, en a relogé à peine cent-vingt au moment où j’écris ce texte.

        3–   J’ai commencé à travailler comme journaliste il y a presque trente ans. Le premier reportage que j’ai fait hors du Portugal a été le fruit du hasard. J’étais à Moscou en vacances, après avoir traversé toute l’Europe en train. C’était en août 1991, Gorbatchev avait été kidnappé, il y avait des combats dans les rues de Moscou, des tranchées, et l’Union Soviétique s’écroulait sur ces barricades. Quelques années plus tard, j’ai pris un bateau pour Split et un avion militaire pour Sarajevo : siège, guerre, massacre, en pleine Europe. Après le 11 septembre, j’ai passé un mois à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan, sans pouvoir la traverser, au milieu de l’exode des afghans. A la veille de la guerre en Irak, j’ai attendu quinze jours devant la frontière que la Turquie gardait fermée. Il m’a fallu prendre un vol pour Amman et rejoindre Bagdad par voie terrestre. J’ai vécu à Jérusalem, j’ai vu les israéliens construire le mur, les colons faire de la Palestine un archipel de frontières, j’ai passé d’innombrables heures pour traverser les check points, parfois des jours pour relier Erez, la forteresse qui sépare Israël de Gaza. Et pour cela, aussi pour cela, j’ai voulu aller à Port-Bou, frontière entre la France et l’Espagne, où Walter Benjamin est décédé, probablement en se suicidant, en tentant de fuir l’occupation nazie, car les gardes voulaient l’obliger à retourner en France occupée. En 2010, je me suis rendue à Ciudad Juárez, à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, qui à l’époque était la ville la plus violente au monde, une violence générée et nourrie par la frontière, avec des décapités, des disparus, des viols quotidiens. Dans le sud du Mexique, à Ixtipec, j’ai vu les milliers de migrants qui traversaient illégalement depuis l’Amérique Centrale, pour tenter de remonter jusqu’aux États-Unis, et sur le chemin étaient séquestrés, assassinés par les narco trafiquants. Au retour de ce voyage, après des années à regarder les fruits de l’impérialisme ou du colonialisme des autres – russe, dans l’Union Soviétique et en Europe Centrale; anglais, français et ottoman au Moyen Orient et en Asie Centrale; espagnol et américain, au Mexique – je suis allée vivre au Brésil, le plus grand pays que le Portugal ait colonisé. J’y ai vécu jusqu’à 2014, en oubliant presque que les frontières existent, car au Brésil il est facile d’oublier les pays voisins.

Mais, quand le Printemps Arabe a commencé en Tunisie, j’ai pensé à partir ; et quand la révolte s’est étendue à la Place Tahrir, j’ai saisi l’occasion d’un voyage en Europe pour me rendre en Égypte. De ces frontières tracées presque à la règle en Afrique du Nord, je ne connaissais pas la Tunisie, tout comme je ne connais toujours pas la Libye, l’Algérie et la Mauritanie. Déjà en 2015, j’ai visité une frontière récente, celle qui sépare le Kurdistan iraquien de “l’État Islamique”, entre Mossoul et Erbil; j’ai rencontré des réfugiés chrétiens, musulmans, yazidis. Au moment où j’écris ce texte, l’hypothèse d’un attentat des djihadistes contre l’avion russe qui a décollé de Charm-el-cheikh semble se confirmer : deux-cents-vingt-quatre personnes ont été tuées. L’Égypte a été le premier pays du Moyen Orient que j’aie connu, parce que je voulais absolument connaître Alexandrie. En vérité, je venais à peine d’atterrir en Égypte avec une valise pleine de livres sur Alexandrie (Kavafis et Lawrence Durrell ; E. M. Forster et Naguib Mahfouz ; Stratis Tsirkas et Ibrahim Abdel Meguid ; des biographies d’Alexandre et d’Hypatie ; des rapports d’archéologie ; les Vies parallèles de Plutarque) quand le journal pour lequel je travaillais, le quotidien portugais Público, me contacta, étant encore à l’aéroport, pour me demander de me rendre à Jérusalem, car Israël était sur le point d’investir des villes palestiniennes avec des tanks. Tout ça, au Printemps du siège de la Basilique de la Nativité, la Cisjordanie en état de siège, sous couvre-feu. Certains adolescents qui maintenant sont en train de mourir dans cette re-Intifada de 2015 étaient en train de naître. Ils auront vécu toute leur vie sous l’occupation, comme l’avaient fait auparavant leur parents, leurs grands-parents, leurs arrière-grands-parents. Et depuis leur naissance tout est allé de pire en pire.

4-   Depuis que je suis née, je n’ai pas grand souvenir de frontières tombées, avec l’importante exception du Mur de Berlin (et j’écris cela le 9 novembre 2015, cela fait vingt-six ans aujourd’hui). Mais des dizaines de frontières ont été créées, alors que beaucoup d’autres se sont transformées en lieux de mort, d’exécution, de trafic humain, de répression policière. Plus que jamais, les marchandises arrivent plus vite, plus haut, plus loin que les hommes et, quand l’urgence de l’immigration amène les économistes à bien réfléchir, c’est pour nous dire qu’en effet, faciliter la circulation des hommes pouvait être beaucoup plus productif pour l’économie globale. Comme si le problème de la libre circulation était le même que celui des crimes des polars : à qui peut-elle profiter ? Et non la contrainte, la détention, empêcher quelqu’un de fuir la guerre fuir la mort, comme Walter Benjamin et des millions de juifs ont été empêchés de faire.

5-   Dans les langues latines, mais pas seulement, par exemple en anglais, il y a un préfixe « trans », qui signifie au-delà de, à travers, de un à un, et crée dans dizaines de mots un pont, un geste qui relie et qui, en reliant, transforme. Transformation est l’un de ces mots. Transhumance en est un autre. Au-delà des frontières : cela veut dire cette transhumance de l’un vers l’autre, qui transforme les deux. Jusqu’à présent, je n’étais jamais venue en Tunisie, mais plus que jamais, il fallait que je vienne ici maintenant, avant la fin de cette terrible année, après la mort de vingt-deux personnes au Musée du Bardo, en mars, trente-huit sur la plage de Sousse, en juin. Venir et apporter cette phrase du géographe portugais Orlando Ribeiro : la Méditerranée s’étend jusqu’où l’on aperçoit les oliviers. Une histoire au-delà des frontières, nord et sud, Europe, Maghreb et Moyen-Orient depuis longtemps parmi les oliviers. Une histoire qui non seulement continue, mais qui, également, n’a jamais été si commune.

J’ai écrit ce qui précède avant l’attentat à Beyrouth le 12 Novembre qui a tué 43 personnes, et les attentats à Paris le 13 Novembre qui ont tué, jusqu’à maintenant, 132 personnes. Je souligne, maintenant : dans les deux rives de la Méditerranée, notre histoire commune n’a jamais été si commune. Et, comme jamais auparavant, cette histoire implique de ne pas tourner le dos, ne pas fermer les portes, elle implique une lutte conjointe pour la vie en liberté — lutte et accueil. Il y a une seule frontière pour laquelle nous devons nous battre, en effet, chacun de nous et tous, la frontière qui sépare l’humanité de l’horreur. Autant dire, de la torture, de l’esclavage, de l’extermination. Les crimes de L’État Islamique sont des crimes contre l’humanité, contra la vie, en Afrique comme au Moyen-Orient, en Europe comme en Amérique. En faisant face à cela, nous sommes tous dans la même mer, unis par le deuil et l’envie de vivre. Venir ici aujourd’hui, sur ces ruines de Carthage, c’est dire : nous voilà, ensemble.