Ali Becheur · Tunisie

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La relativité des valeurs

Ne vous attendez pas de ma part à un exposé académique. Ce que je voudrais, c’est engager avec vous une réflexion, proposer quelques axes de réflexion pour qu’on y réfléchisse ensemble et qu’on essaie d’aboutir, sinon à des solutions parce qu’on n’en trouve jamais, du moins à une recherche commune.

Le thème de mon intervention est « vérité ou erreur, erreur ou vérité, vice ou vertu », autrement dit la relativité des valeurs. La meilleure façon de toucher du doigt la relativité, à mon sens, c’est encore la littérature dans sa diversité. La diversité des littératures est infinie, spatialement et temporellement. Il y a des littératures classiques et des littératures contemporaines, le roman policier ou le roman noir, mais aussi la science-fiction, etc. Les écritures aussi sont diverses : vous vous souvenez quand on parlait de « nouveau roman », de l’école du « regard », Robbe-Grillet, Michel Butor et son superbe roman, La Modification. On a aussi parlé de « l’écriture blanche », écriture très dépouillée… On a aussi parlé d’écriture baroque, d’écriture picaresque. On a également parlé de « réalisme magique », avec les auteurs d’Amérique latine, surtout à propos de Gabriel Garcia Marquez qui, hélas, nous a quittés il n’y a pas très longtemps. Tout cela constitue la diversité, laquelle se double d’une diversité spatiale ou géographique, puisqu’on peut faire le tour du monde en restant tranquillement chez soi dans son fauteuil, ce qui est merveilleux. C’est ce que j’aime dans la littérature, cette universalité, qui n’est pas une uniformité, mais une universalité dans la diversité, par la diversité, à travers la diversité. Aujourd’hui, je peux lire Garcia Marquez et je suis en Colombie ; demain je peux lire Soljenitsyne et je suis en Russie, au goulag ; après-demain je peux lire Murakami ou Tanizaki et je suis au Japon ; pour aller au Portugal, il me suffirait de lire Lobo Antunes ; pour revenir en France, Mauvignier, Michon…Vous voyez la richesse, l’infinie richesse de la littérature. Cette infinie richesse nous enseigne que tout est relatif. Garcia Marquez nous raconte des histoires qui sont oniriques, Soljenitsyne nous parle de goulags. Finalement, dans cette infinie diversité de la société japonaise, de la société italienne, espagnole, portugaise, française, tunisienne, africaine etc., on rejoint l’universalité à travers l’être humain.

Cela est vrai, quelle que soit la société dont cette littérature nous parle, car, même si ce sont des sociétés extrêmement diverses, on y retrouve toujours l’être humain. C’est pourquoi le racisme est une monumentale imposture, parce que l’être humain, c’est quelqu’un qui naît, qui vit et qui meurt, et c’est toujours comme cela et ce sera toujours comme cela. Il nous faut donc accepter dans notre relativité que personne ne prétendre se prévaloir de la vérité absolue, car elle n’existe pas. Dans le but d’articuler un peu mon propos, afin qu’il ne soit pas trop incohérent, je proposerai trois axes : le premier, c’est l’invention de la relativité ; le second cela serait le passage de l’image objective à l’image mentale ; le troisième serait l’invention du narrateur, c’est-à-dire le passage de l’auteur omniscient au narrateur, ce qui me semble extrêmement important et que je considère comme un tournant de la littérature.

Donc, qui est l’inventeur de la relativité ? Qui a énoncé le principe de la relativité ? Et qui l’a illustré ? J’affirme que c’est Montesquieu. Montesquieu est un homme de lumières. Il est né sous Louis XV, et a été hélas un peu relégué dans l’ombre par les grands noms du Siècle des Lumières, par Voltaire, par Diderot, par Rousseau, ce qui fait qu’on oublie un peu Montesquieu.

Montesquieu est extrêmement important, il est celui qui a dit « vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». C’est aussi lui qui a posé le principe de la relativité, du moins en littérature, quand il a écrit dans Les Lettres Persanes : « comment peut-on être persan ». Il est bien vrai que, de mêle que l’on est français, on peut être persan aussi, et qu’étant persan, on peut vivre dans une société qui ne ressemble pas à celle dans laquelle vivait Montesquieu.

Il faut du courage pour affirmer cela au XVIIIème siècle, sous le règne de Louis XV, sous le régime de l’absolutisme, de la royauté de droit divin, dans lequel le roi, tenant son pouvoir de Dieu, ne peut se tromper, incarne même la vérité puisque c’est Dieu qui lui a transmis son pouvoir. Oser dire que tout est relatif s’apparente à un crime de lèse-majesté. Plus tard, Montesquieu a écrit L’esprit des Lois, et toujours fidèle à son système, – car les écrivains ont des obsessions et travaillent sur des obsessions – il a posé le principe de la séparation des pouvoirs, qui était la conséquence logique de la relativité de la vérité : à partir du moment où la vérité est relative, il faut séparer les pouvoirs, parce que la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne conduit au dogmatisme, au fanatisme, à l’arbitraire et cela pourrait conduire – par la suite – au terrorisme. Si je détiens la vérité et que vous ne partagez pas cette vérité, vous êtes donc dans l’erreur, et, si vous êtes dans l’erreur, je dois vous éliminer.

Ceci n’est pas un phénomène récent ; il faut toujours revenir à l’histoire, car elle nous enseigne énormément de choses. Souvenons-nous du Comité de salut public, souvenons-nous de Robespierre, souvenons-nous de Saint-Just. La Terreur revenait à dire : « soit vous êtes avec moi, soit vous êtes contre moi. Si vous êtes contre moi, c’est votre tête qui tombera dans le panier », ce qui explique l’hécatombe de guillotinés pendant les deux ans et quelques qu’a duré la Terreur. Les leçons de l’histoire nous aident à comprendre « aujourd’hui » et si on ne comprend pas l’histoire on ne peut pas comprendre « aujourd’hui ». C’est cela notre problème ici en Tunisie – je peux le dire et je l’affirme très clairement -, c’est que nous ne connaissons pas notre histoire, et, si nous ne connaissons pas notre histoire, nous nous ne connaissons pas. Or, si nous nous ne connaissons pas, on va errer, on ne sait pas d’où on vient : c’est comme quelqu’un qui ne connait pas sa mère. La Tunisie – et j’ouvre une petite parenthèse que je fermerai tout de suite – c’est trois mille ans d’histoire, ce n’est pas cinquante ans, ce n’est pas cent ans, c’est trois mille ans, alors ces trois mille ans il faut les prendre en compte. Il faut enseigner aux enfants « voilà d’où vous venez !!! Vous venez de Carthage, vous venez de Rome, vous venez des Vandales, vous venez des Wisigoths, vous venez des Turcs, vous venez aussi des Français » – parce qu’il y eu soixante-quinze ans, trois-quarts de siècle, de colonisation, sinon pourquoi on parle français maintenant ? Pourquoi je parle français ? Pourquoi vous parlez français ? Pourquoi vous écrivez en français ? Pourquoi vous lisez en français, s’il n’y avait pas les quatre-vingts ans ? Alors s’il vous plait, ne faites pas un procès d’apologie du colonialisme…. Il faut leur apprendre cela, et d’ailleurs il faut qu’ils lisent Montesquieu, il faut lire Les Lettres Persanes, il faut lire L’Esprit des Lois parce que c’est comme cela qu’on peut se tolérer.

C’est quoi la tolérance ? C’est reconnaître que tu n’es pas comme moi, que tu ne vis pas comme moi, que tu ne penses pas comme moi, que tu n’as pas la même religion que moi, mais que cela ne nous empêche pas de vivre ensemble. Où est le problème ? Quand vous choisissez un ami, vous ne lui demandez pas sa carte d’identité, vous ne lui demandez pas s’il est musulman, chrétien, juif, bouddhiste. Non, c’est votre ami, c’est tout. Quand on poserait la question à un enfant, il répondrait « moi quand j’étais petit, il n’y avait pas des musulmans, des juifs, des chrétiens, il n’y avait que des copains ». Tel est l’enseignement que nous souhaitions.

Je passerai maintenant au deuxième point, que je voudrais proposer à votre réflexion. C’est le passage, qui me semble important, de l’image objective à l’image mentale. Comment définir la représentation ? Il est très important de réfléchir sur les mots, les interroger, car ils ne répondent que si on les interroge. Représenter c’est rendre présent. Jusqu’au début du XIXème siècle, on ne connaissait pas la photographie. Pour être représenté, on se faisait peindre un portrait. Pourquoi ? Pour se rendre présents : quand le grand-père mourrait, il y aurait le portrait du grand-père, il était là, on le gardait parce qu’il a été représenté. Il y a une homologie entre les arts, bien que leurs supports soient différents. En 1825, a eu lieu une invention capitale, l’invention de la photographie. On pourrait me rétorquer que c’est une invention comme les autres, comme le train à vapeur, pourtant, elle très importante pour les arts, surtout qu’elle a été suivie soixante-dix ans plus tard par le cinéma.

Au moment de son invention, la photographie a bouleversé l’idée que l’on se faisait à la fois de la peinture, de la sculpture et aussi de la littérature. Elle a changé la peinture parce qu’on s’est rendu compte que si, auparavant, le bon peintre était celui qui représenter le plus exactement possible la réalité, le moindre pli, le mouvement, la peau, le regard etc., à partir du moment où on invente la photo, il n’avait plus d’intérêt à représenter avec exactitude la réalité, parce qu’aucune représentation de la réalité ne pourrait être aussi exacte qu’une photo. Donc il y eut un changement de cap, ce qui donna lieu à un débat en 1850 : la photographie est-elle un art ou une simple technique ? Les avis ont divergé. Ce débat a été largement dépassé, parce qu’aujourd’hui, qui doute que la photographie soit un art ? Il ne faut pas être étonné si la peinture a changé et a débouché sur l’impressionnisme. L’impressionnisme n’est plus la représentation de la réalité, c’est plutôt l’impression que produit la réalité, donc je subjectivise, et, puisque je subjectivise, je relativise, parce que je ne prends pas la réalité de tout le monde, je prends la mienne, et c’est très différent. Monet, le peintre impressionniste, disait : « le sujet est indifférent, ce qui est important est ce qui se passe entre le sujet et moi ». Et qu’a fait Monet toute sa vie ? Il a peint son jardin. Il n’est pas allé chercher des sujets lointains, il est resté chez lui et a peint son jardin, il a peint ses arbres, ses fleurs, ce qui n’a pas empêché ses travaux étaient des chefs-d’œuvre. S’il y a quelque chose de sacré, c’est bien l’œuvre de Monnet ; chacun est libre de choisir la sacralité qu’il veut, mais pour moi elle est là la sacralité. L’évolution ultérieure de la peinture découle de là : expressionisme, cubisme, surréalisme, abstraction. Picasso disait « Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce que je pense ». Il ne s’agit donc plus de représenter la réalité, il s’agit plutôt de représenter une image mentale, mon image mentale, qui n’est pas la vôtre, qui est la mienne et vous en pensez ce que vous voulez. Nous voilà loin de la littérature, me direz-vous. Pas du tout, on en est tout près, parce que cette subjectivation de la réalité, entrainera par homologie un changement de la littérature.

J’en arrive à mon troisième point, qui est le passage de l’auteur omniscient au narrateur. L’auteur omniscient est celui qui sait tout, et qui parle de tout. Le romancier, « qui sait tout », parle non seulement de Mme Bovary, mais aussi du mari de Mme Bovary, des amants de Mme Bovary, etc. On a fait un procès à Flaubert l’accusant d’avoir fait l’apologie de l’adultère ; c’est la preuve que la relativité de la vérité n’était pas encore entrée dans les têtes malgré Montesquieu, mais c’est vrai aussi pour notre époque, il ne faut pas se faire d’illusions à ce sujet. Et là, le tournant a eu lieu par l’invention du « je » : ce n’est plus l’auteur omniscient, à la façon de Balzac, Flaubert, Stendhal, Zola, celui qui dit « il » parce qu’il y a une distance entre lui et la réalité, le personnage ou la société dont il parle, toujours « il ». Alors survient un romancier qui dit « je », autrement dit : « je ne suis plus l’auteur omniscient, je suis narrateur, je ne sais pas tout… » Vous qui connaissez la littérature française, vous avez reconnu Proust. Cette réalité, je la construis, elle vient de mon imaginaire. L’art consiste en ceci que, quand le lecteur lit, il croit être dans la réalité, mais en réalité il est dans un univers inventé, imaginaire et construit. Et quand je dis « je », je ne suis plus celui qui sait tout, je ne peux savoir que ce que je peux savoir, je ne peux dire que ce que je peux dire, ou ce que je veux dire. Le narrateur n’est pas l’auteur : souvent on fait la confusion, on dit « je » et là le lecteur se dit « ah !! C’est lui !! », alors que ce n’est pas lui. Il se dit également « c’est une autobiographie », alors que ce n’en est pas une. Une autobiographie consiste à écrire ses mémoires, or, ce n’est pas parce que je dis « je » que je suis en train de parler de moi. La première des choses qu’invente l’auteur, c’est d’abord le narrateur, qui n’est pas l’auteur ; c’est la première fiction, la fiction de la fiction, le narrateur est la matrice par laquelle la fiction aura lieu. La première question que se pose un lecteur est « qui parle ? Qui raconte cette histoire ? Qui a la parole ?». Ce personnage est le narrateur.

C’est extrêmement important d’un point de vue littéraire, parce que d’une part cela pose une contrainte qui est qu’on ne sait pas tout, qu’on ne sait que ce que le narrateur peut savoir, ce que le narrateur sait etc. D’autre part, à partir du moment où le narrateur est individualisé, c’est un narrateur fictionnel – qui pourrait être une narratrice aussi, puisque narrateur est un terme générique -, il peut être tout ce que l’on voudra, un homme, une femme, un enfant, mais l’essentiel c’est qu’il est distinct de l’auteur : ce n’est plus l’auteur qui parle c’est le narrateur, l’auteur invente le narrateur et lui donne la parole en fait. Voilà en quoi consiste le tournant de la littérature : le narrateur peut être complètement différent de moi, on ne peut pas le confondre avec moi, il faut ne pas le confondre avec moi. Cela donne lieu également à quelque chose de très intéressant, qui est la polyphonie. Il peut, en effet, y avoir plusieurs narrateurs, le modèle du genre étant Tandis que j’agonise de Faulkner, dans lequel l’auteur fait parler plusieurs personnages. Ce fractionnement du narrateur revient à affirmer que la vérité n’est pas unique, et qu’il n’y a pas « une » vérité mais plutôt « des » vérités, et que chacun des personnages a sa vérité. Le concours de ces voix est un peu comme un orchestre, dans lequel chaque instrument joue sa partition, mais le morceau que vous entendez est une entité, donc ces voix fusionnent pour former une seule voix, et cette voix c’est la voix du roman, c’est une voix plurielle.

Ce n’est pas une vérité unique, permettez-moi de me citer : « le moi est haïssable mais des fois il faut être haï ». C’est ce que j’ai essayé de faire avec Tunis Blues, en voulant faire intervenir non pas un personnage mais plusieurs personnages, parce qu’il me semblait que cette société dans laquelle nous vivions – le livre a été écrit sous Ben Ali, et non après la Révolution – était une société de mal-être. On voyait bien que les gens allaient mal, qu’ils ne vivaient pas bien, qu’il y avait des problèmes, mais ils n’osaient pas parler. Je voulais montrer que, dans cette société, ce n’était pas une personne qui vivait le malaise, mais plutôt toute la société, aussi ai-je choisi des personnages de cette société pour montrer qu’il y avait un concert de mal-être, et il y avait un entrecroisement de personnages qui montrait bien qu’on était dans une situation prérévolutionnaire – d’ailleurs, chaque livre est une tentative, on se fixe des objectifs, qu’on les atteigne ou pas, mais la tentative vaut la peine même si on sait qu’on n’atteindra pas les objectifs. Ce n’est pas grave : on est là, après on saute, des fois on saute et on passe par-dessus, mais des fois on ne passe pas par-dessus, il faut le faire sinon on fait rien, il faut essayer, chaque livre est une nouvelle tentative, un nouvel essai. Le fait de sauter implique le risque de se casser la gueule, mais c’est bien aussi de se casser la gueule, parce qu’on apprend, c’est comme cela qu’on apprend.

Voilà, j’espère que je ne vous ai pas trop ennuyé, je vous remercie.

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