Beya Othmani · Algérie

16 Beya Othmani_DSC9727 C

Être double

« L’homme est une frontière. Être double, il marque la limite entre les deux mondes » (Victor Hugo). Ainsi est le thème que je devais traiter. J’ai préparé un discours nettement plus court que les intervenants précédents, j’espère qu’il n’en sera pas moins pertinent.

Avez-vous remarqué que 7 femmes aujourd’hui sont présentes sur un panel de 22 participants?
Avez-vous remarqué que sur les 9 Maghrébins invités seulement 2 sont des femmes ?
Moi j’ai remarqué…
Je doute que les organisateurs de cet événement nous aient sélectionnés par rapport à notre sexe.
Cependant, je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de femmes qui méritent cette année d’être conviées parmi nous.
J’aimerais vous parler de mon expérience personnelle par rapport à l’écriture.
Peut-être y trouverez-vous une explication à ce déséquilibre.
J’ai commencé à écrire à 20 ans, j’en ai maintenant 23.
Dans les rangs d’une rédaction algéroise, j’ai publié ma première chronique:
« Algérie, quand l’État s’invite dans nos lits. »
Reprenant des articles du code de la famille,
J’ai moqué ses textes archaïques
Violeurs d’intimité…
Tout de suite j’ai été la risée
D’internautes qui m’ont insultée,
Traitée d’étrangère et qui m’ont interpelée:
« Espèce de prostituée ! »
« Fille légère, tais-toi
Dans ces eaux, tu n’as rien à faire »
Au début, j’ai été bousculée,
Prise à partie par ces lecteurs,
Je me suis sentie blessée.
Peu après, j’ai signé un reportage sur la sexualité,
De ces algériens armés contre ou désarmés par
Mon esprit quasi-affranchi.
Dans mon entourage on m’a sommée:
S’il te plaît ne signe pas de ton nom,
Tu le regretteras à jamais…
Je ne faisais pourtant seulement que commenter des faits de société
En me gardant toujours en tant que narrateur
De maintenir à distance ma vie privée.
J’ai beaucoup parlé des autres mais jamais de moi.
En fait je pousse des personnes à s’exprimer
Et je me cache derrière leur discours libre.
Ma plume utilise leurs paroles pour s’émanciper,
Pas à pas,
Brique par brique,
Essayant d’abattre ces frontières qui vivent en moi,
Ces frontières qui s’expriment par l’autocensure,
La peur du jugement,
La crainte qu’encore une fois on ne me traite de “belle écervelée”,
La crainte qu’encore une fois on ne me regarde à la place de m’écouter parler,
La crainte de la violence.
Violence verbale
Et dans certains cas, violence physique.
Car je porte le poids de cette poitrine et de cette chevelure,
De cette voix douce qui m’empêche de mugir comme un titan.
Oui, quand moi je crie, les gens appellent ça plutôt de l’hystérie,
La frontière ne réside-t-elle pas au final dans ce corps que j’habite ?
Dans ce corps où habitent mon moi maghrébin, féminin, pudique et coquet,
Et mon moi neutre, bavard et engagé ?
Dans une interview, la défunte Assia Djebbar en 1992 disait :
« Dans notre culture, la norme, la valeur c’est de ne pas parler de soi, c’est de parler en lieu commun. Et brusquement vous commencez à écrire et vous écrivez sur votre personne et sur votre vie. Alors c’est comme si non seulement j’étais nue c’est-à-dire sans voile et c’est comme si j’étais nue de l’intérieur, donc j’étais vulnérable.
C’est un problème qu’ont les femmes écrivains mais que moi j’ai un peu plus à cause de cette éducation des femmes de chez moi dans laquelle on ne doit pas parler de soi. On ne dit jamais je et plus c’est intime, plus on doit prendre des détours et suggérer la confidence ou le rapport personnel par des métaphores très très allusives. »
Je suis la frontière,
Entre la parole et le silence,
Entre mon bagage culturel et mes idéaux universels,
Entre la mémoire collective et la mémoire individuelle.
Je suis la frontière.

Advertisements