Einar Kleve · Belgique

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Le bruit de l’essence

Introduction – que signifient la « littérature » et les « frontières » ?

 Tout d’abord, quand j’entends les mots « littérature » et « frontières », la première chose qui me vient à l’esprit est : que signifient ces deux termes ? La littérature, qu’est-ce que c’est ? Et les frontières ? De quelles frontières parle-t-on exactement ? Géographiques, psychologiques, culturelles, ethniques ?

Je crains qu’avec moi il ne vienne davantage de questions que de réponses !

Je perçois la littérature comme un vaste chantier de mots et de genres variés qui peuvent éventuellement se recouper. Il y a des masses d’écrivains aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, tout comme il y a des masses de médecins, d’avocats, de cinéastes, etc.

Les gages de qualité sont dès lors soumis à une subjectivité de plus en plus grande.

Qui décide de ce qui est bon en littérature ? Le public ? Les éditeurs ? Les journalistes ? Les critiques littéraires ?

Quelle est la frontière entre la littérature et ce qui n’est pas de la littérature ? Il est souvent bien difficile de répondre à cette question.

La littérature étant devenue à certains égards du spectacle (au sens de Guy Debord), et donc un objet de consommation, une marchandise, on peut observer une masse de livres sortir chaque jour, sur tout et n’importe quoi, écrits avec une note qu’un professeur ferait sûrement varier de 0/20 à 20/20.

Moi-même, pour être honnête, je doute parfois d’être digne de l’activité d’« écrivain ». Quand je dis aux gens que je suis « écrivain », je ne me sens pas toujours à la hauteur de l’exigence qu’être « écrivain » comporte, selon moi. J’ai l’impression de ramer, d’être paresseux, de me poser toujours trop de questions et de ne pas avoir confiance dans mes propres capacités à assumer qui je suis tout simplement.

Donc, quelle est la frontière entre écrivain et quelqu’un qui ne l’est pas ? J’aurais tendance à penser que tout le monde ou presque peut être écrivain.

Évidemment quand je pense à « écrivain » je pense, entre mille autres, à Milan Kundera, à Gustave Flaubert – qui a séjourné à Sidi Bou Saïd, je l’ai appris en allant sur le site Internet de l’hôtel –, à Albert Cossery, à Paul Auster, à Dostoïevski, à Marguerite Yourcenar, etc., c’est-à-dire des hommes et des femmes qui resteront dans les mémoires pour longtemps, mais aussi parce que ces écrivains, il me semble pour la plupart, ont su vivre de leur travail. Et ça reste dans ma tête un gage de réussite.

Personnellement, j’ai l’impression d’expérimenter la vie, ce qui me permet d’écrire éventuellement après, d’écrire par exemple sous la forme d’expressions tragicomiques issues des impressions demeurées depuis telle ou telle expérience dans mon cerveau.

Mais je voudrais souligner aussi l’impossibilité récurrente où je me trouve de formuler quoi que ce soit, à l’écrit ou à l’oral. On m’entendra parfois prononcer des « heu…. heu…. » remplis de doute. Et je peux passer des semaines sans écrire une ligne, ce qui n’est pas très confortable pour mon esprit culpabilisant.

Les genres littéraires n’ont jamais été autant soumis à un brassage, à un puzzle, exactement comme les différentes ethnies, races et cultures mondiales ; en fait il existe des brassages et des combinaisons depuis l’aube de l’humanité. Et c’est tant mieux.

Cependant, on n’imagine pas Émile Zola écrivant un livre et proclamant à tout le monde : « hmm… en fait il s’agit d’un mélange entre autofiction intime dans laquelle je raconte un peu ma vie et une poésie quotidienne alliée à des réflexions diverses sur la condition des ouvriers agricoles que j’ai par ailleurs fréquemment rencontrés pour l’écriture de ce livre, etc. ».

Il me semble qu’il dirait « j’ai écrit un roman ».

De mes deux livres publiés je n’arrive jamais à dire « ce sont des romans » : en effet, je ne pense pas être un romancier, car mes livres sont un peu à l’image de mes origines (norvégienne, perse et belge de pays de naissance) : un joyeux bordel sur l’identité où je parle un peu trop de mes petites réflexions subjectives, même si « j’invente des personnages »… qui sont un peu moi.

En fait, on parle de « roman » pour plus de simplicité, mais il s’agit d’une convention. Dans tout roman, me semble-t-il, il y a de l’essai, du romanesque, du récit et de la poésie.

 

De l’impossibilité de répondre à certaines questions 

Un jour j’ai eu une discussion avec une fille qui me demandait « mais pourquoi tu écris ? » et, comme j’essayais de lui répondre tant bien que mal, en parlant peut-être davantage du « comment » que du « pourquoi » (j’écris parce que j’ai quelque chose à exprimer, parce que je sens ; c’est ma façon de me positionner face au monde, mais j’écris aussi pour déceler la fourberie, le cocasse, le tragicomique, etc.), elle continuait, un peu comme une enfant : « oui, mais pourquoi écris-tu ? », si bien que j’en suis venu à la conclusion que je me sentais pris au piège et qu’il m’était impossible de répondre à cette question pourtant fondamentale. À mon sens, elle intellectualisait trop et je lui rétorquais « mais pourquoi un boucher a-t-il choisi d’être un boucher ? » mais elle ne comprenait pas l’analogie.

Ceci étant dit, cette impossibilité a des frontières : je peux très bien arriver à la conclusion qu’écrire provient du fait que je n’arrive pas à dire certaines choses, ce qui a comme conséquence que j’écris. C’est comme une soupe intime, et après il y a un besoin de reconnaissance, d’être lu ! Donc y a-t-il une contradiction ? Concernant par exemple la limite entre le privé et le public : qu’est-ce qui est privé, qu’est-ce qui est public ? Avec Internet on peut se poser la question (Facebook, etc.)

Par moments, la modernité ou le progrès dans lequel je vis me donne l’impression qu’ils veulent opérer une confusion entre privé et public.

Qui dit frontières ne dit-il pas s’identifier à ce qui se trouve à l’intérieur de ces frontières ?

Mais je me méfie justement de l’identification à une profession ou à un hobby : être écrivain me pose un problème, même si c’est glamour et séduisant pour beaucoup de gens ; pour être honnête, j’y vois surtout une manifestation d’un manque et/ou d’une névrose. Pas uniquement bien sûr, il y a autre chose dans l’acte de créer, mais tout de même ; comme dirait Fritz Zorn dans son livre autobiographique Mars, p.132 (édition de poche française Folio) :

J’eus pour la première fois le sentiment que peut-être l’art ne devait être considéré que comme le symptôme d’une vitalité déficiente et que je commençai à soupçonner (alors que je connaissais à peine le nom de Sigmund Freud) que la poésie c’était peut-être tout simplement qu’on se mettait automatiquement à écrire des vers pourvu que l’on fût suffisamment frustré.

Donc, on peut questionner la frontière entre art et névrose, entre expression artistique et maladie – Guy de Maupassant et Franz Kafka en littérature, Vincent Van Gogh en peinture, Lars Von Trier au cinéma, etc.

Par ailleurs, ce qui transparaît de mes écrits, un ami me l’a dit, ce sont souvent les côtés obscurs de ma personne. Je ne parle que trop peu souvent des bonnes choses qui arrivent ; tout se passe comme si, par écrit, je lâche tout ce que j’ai retenu en moi depuis si longtemps. Il faut souvent que je raille, que j’élabore une farce, une satire, que je tourne en dérision.

Du coup, le fait que quelqu’un lise un de mes livres me place dans une position délicate où je me dis : « mon Dieu, mais en fait, il ou elle va connaître tous mes petits travers et toutes mes pensées cachées ! »

Du coup quelle est la frontière entre ce qu’on peut écrire et ce qu’on ne peut pas écrire ? Dans le sens : est-ce qu’écrire ceci ou cela est blasphématoire, arrogant, idiot et simpliste ou bien génial, percutant, intelligent, irrévérencieux et salutaire ?

Trois cas parmi de nombreux autres où la justice des hommes s’en est mêlée :

– Gustave Flaubert en 1857 pour Madame Bovary.

– Michel Houellebecq en 2001 pour avoir fait dénigrer l’Islam (en le considérant comme un bloc monolithique, ce qu’il n’est évidemment pas) à son personnage principal dans Plateforme, et pour l’avoir répété lui-même de vive voix à un journaliste – ce qui n’était peut-être pas très malin.

– Nicolas Fargues en 2012 pour avoir dépeint son ex-femme sous des traits pas très sympathiques dans son roman de 2006 intitulé J’étais derrière toi.

Ils ont tous été relaxés. Personnellement j’ai lu ces trois livres et je les ai aimés.

La censure est aussi valable psychologiquement : on s’édifie ses propres barrières mentales, on se censure très bien soi-même. Personnellement je me fixe mes propres limites afin de ne pas paraître agressif, incohérent, puéril ou immature, etc.

En ce qui concerne les frontières entre littérature « sérieuse » et littérature « non-sérieuse », je pense que, déjà à l’époque du début/milieu du 20ème siècle, les surréalistes avaient répondu à la question : pour eux, il fallait se lâcher par l’écriture automatique et laisser libre cours à ses fantaisies et les exprimer dans une veine souvent provocatrice pour les « bourgeois ».

Mais aujourd’hui, on est tous un peu bourgeois, un peu « artistes »; les frontières deviennent floues entre un rebelle et un conformiste !

Ceci dit, je crois qu’il y a des éléments, notamment en politique très concrète, qui peuvent faire frémir si on investigue et qui permettent de se rendre compte qu’il y a de véritables enjeux et des personnes réelles qui risquent leur vie, et qu’on n’est pas dans un thriller de John Grisham. Même être journaliste, c’est risquer sa vie dans certains pays : je pense à Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.

Je veux dire qu’être écrivain, c’est bien beau, mais parfois – et je parle pour moi – il serait bon de se frotter au concret de la realpolitik au lieu de « critiquer » ou de « railler » comme je peux le faire. Mais je me suis rendu compte aussi qu’un de mes objectifs est de chercher essentiellement à divertir.

 

La poésie – rendre l’inaudible audible

Il reste bien sûr des choses à écrire ; j’aime bien cette phrase de Yannis Youlountas dont je n’ai jamais lu de livre :

Les poètes sont là mais, pour la plupart, ils sont transparents et inaudibles, tout simplement parce qu’ils n’écrivent plus debout mais assis, et parce qu’ils chuchotent ce qu’il faudrait crier.

J’ai expérimenté d’écrire de la « poésie », entre guillemets, encore une fois, car je n’aime pas le côté sérieux ou scolaire qui est souvent accolé à cette discipline.

J’ai réuni l’année passée un assemblage de textes variés (des poèmes écrits dans mes carnets et que j’ai rassemblés au fil de ces dernières années) que j’ai intitulé Croquis du monde mutant.

Il s’agit de poèmes ou de courts textes libres ou librement versifiés voisinant avec des réflexions plus « philosophiques ». Ils sont pour la plupart incisifs, satiriques ou tragicomiques, axés sur la politique, la culture (la musique, les festivals…), l’économie (travail, chômage), la belgitude, le journalisme, etc.

Certains textes portent sur une certaine « mutation » engendrée par une consommation effrénée et par l’absorption d’écrans de toutes sortes.

Je m’amuse aussi à brocarder la publicité ainsi que les industries alimentaires et du divertissement – ce qui, je le concède, paraît un peu cliché et redondant présenté ainsi ! C’est pour cette raison que l’humour n’est jamais loin, enfin je l’espère.

D’autres poèmes sont en revanche plus traditionnellement « poétiques », empreints d’amour et de tendresse, exprimant la sagesse de la nature.

J’ai tenté aussi de jouer sur la langue, en réinventant de nouveaux mots ou en détournant certains de leur sens initial en faisant par exemple référence à des groupes de musique (« Star System of a Down », « Blog Party ») ou à un écrivain comme Philippe Muray (1945-2006) qui fustigeait ce qu’il appelait l’ « Empire du Bien ».

J’essaie toujours de saisir avec un humour féroce notre monde contemporain. On peut voir ces textes comme atypiques, agressifs ou désordonnés, mais je crois qu’il faut les considérer comme une sorte de puzzle de notre époque.

Une façon pour moi de m’exprimer, encore une fois, mais aussi une impossibilité pour moi de dresser des frontières claires, en rapport avec une catégorie ou un style précis.

Déjà, le simple fait de dire que c’est de la « poésie » me met dans l’embarras !

Si on parle de frontières entre les genres littéraires : qu’est-ce qui est de la poésie, et qu’est-ce qui n’en est pas ?

Ça me fait penser au philosophe anglo-américain Alan Watts (1915-1973) ; il raconte dans son livre « Le bouddhisme zen » (sorti à la fin des années 1950 aux États-Unis, éd. de poche française chez « Petite bibliothèque Payot »), page 183, l’anecdote suivante :

Le professeur Irving Lee, de la Northwestern University, avait coutume de montrer une boîte d’allumettes à ses élèves en demandant : qu’est-ce que cela ? Les étudiants tombaient en général dans le piège et répondaient : une boîte d’allumettes. Là-dessus, le professeur s’exclamait, en brandissant ladite boîte : non ! non ! C’est ceci. « Boîte d’allumettes » est un bruit. Est-ce que ceci est un bruit ?

Les frontières entre ce qu’on croit être la réalité et ce qui constitue l’essence profonde des choses ont été disséquées par de nombreux philosophes depuis des millénaires.

Ces frontières sont perceptibles par les mots qui, déjà, induisent en erreur et cherchent à ordonner une réalité qui est par essence fragmentaire, désordonnée, multiforme, insaisissable. C’est pourquoi, au fond, j’estime qu’écrire relève d’une forme d’artisanat, d’une expression nécessaire et salutaire pour s’interroger ou faire rire, pour divertir, pour créer de l’émotion, et que les frontières entre les genres, les mots, les morales, les limitations du cerveau sont d’office faites pour être dépassées. Tout est possible. On peut mélanger si on sent que c’est spontané ou pertinent.

Stephen King écrirait-il de la poésie ? Non, parce que la plupart de ses romans sont une poésie terrifiante à eux seuls !

Dans un autre registre, le Marquis de Sade a fait reculer les frontières entre l’ignominie absolue – pédopornographie, etc. – ou l’obscène pur – pornographie littéraire – et la philosophie raffinée de ses personnages (voir La philosophie dans le boudoir). Je me demande quel est le mécanisme qui pousse certains écrivains à aller jusqu’au bout des limites du « ce qui peut être écrit »… Sade mettait en pratique aussi, et c’est essentiellement pour cette raison qu’il est allé en prison me semble-t-il.

Ma morale personnelle me pousse tout de même à percevoir une certaine dose de folie chez certains écrivains. Ou bien l’œuvre de leur Diable. Ou une bonne dose de liberté absolue.

 

Conclusion provisoire

J’ai essayé de vous montrer ce que m’évoquaient la littérature et les frontières, la poésie et l’impossibilité de répondre à certaines questions.

Mais si ce qui est impossible a des frontières, quel exemple donner de ce qui est impossible ? Si c’est impossible pour moi de répondre à certaines questions, ne dois-je pas essayer d’aller au-delà de cette impossibilité, de la transcender tout simplement ? Je crois qu’écrire est une forme de réponse en elle-même. On écrit parce qu’on écrit ! C’est la vie même en quelque sorte. Il existe d’ailleurs des écrivains qui ne font aucune différence entre la vie et la littérature ; ils vivent leur vie en écrivant, et en écrivant ils vivent.

Il n’y a pas de frontière justement.

En poésie également : un poème est la question et la réponse en même temps.

Finalement, et ce genre d’affaire est éminemment subjectif : qui est-on pour condamner qui que ce soit en raison de mots imprimés sur du papier ?

 

Annexe : frontières diverses – quelques cas littéraires parmi des milliers d’autres

Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra est-il de la philosophie ou bien un récit philosophico-romanesque ? Ou encore un long poème spirituel et religieux ?

L’écrivain égyptien de langue française Albert Cossery a vécu presque toute sa vie dans un hôtel parisien mais tous ses romans ont pour cadre son Égypte natale.

Michel Tournier n’a à ma connaissance jamais quitté l’Europe, mais il a dévoré de nombreux livres de façon à dépeindre de façon brillante des lieux tels que des îles désertes (Vendredi ou les limbes du Pacifique), etc.

Milan Kundera : en tant qu’émigré tchèque, ses premiers romans parlent souvent de sa Tchécoslovaquie natale. Le fait de vivre en France lui permet-il un détachement et une lucidité ? Il explique aussi magistralement son sens de l’identité dans un livre intitulé justement L’identité.

Fritz Zorn : la frontière entre roman et autobiographie est assez ténue chez lui, finalement, car on ressort souvent avec l’impression que son unique et puissant livre, Mars, est hors catégories !