Journée de la Traduction · Carles Torner

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Nous sommes rassemblés ici aujourd’hui pour un débat entre éditeurs. Je voulais replacer cet échange dans le contexte de cette troisième rencontre euromaghrébine. Car si le but de nos rencontres est le débat, les échanges entre les littératures des deux rives de la Méditerranée, alors le rôle des éditeurs est essentiel : ils assurent l’échange, dans les deux sens, entre les écrivains des pays du Maghreb et ceux de l’ensemble des pays de l’Europe.

Je commence donc par présenter les personnes qui m’accompagnent : Mme Monia Masmoudi – qui représente Sud Éditions, de Tunisie; M. Mouloud Achour – Casbah Éditions, Algérie; M. Abdelkader Retnani – La Croisée des Chemins, Maroc; Mme Elisabeth Daldoul – Elyzar Éditions, Tunisie; et Mr. Christopher MacLehose – Maclehose Press, Royaume Uni.

Pendant les deux premières journées de notre rencontre, j’ai remarqué que la fontaine située au centre de la salle ne fonctionnait pas, ce qui m’a perturbé parce que, chaque fois que je me suis trouvé dans un jardin tunisien, la rumeur d’une fontaine m’a toujours procuré du plaisir; or, tout à coup, je me suis trouvé face une fontaine qui ne fonctionne pas, alors je me suis arrêté et je me suis dit « quelle était la rumeur qui nous accompagnait tout au long de ces journées ? ». Il s’est avéré que c’était la rumeur de la traduction, de l’interprétation simultanée, cette rumeur que ne nous a pas quittés.

Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour féliciter les interprètes pour leur excellent travail. Depuis trois jours ils ont assuré le passage d’une langue à l’autre : cette source d’eau qui coule sans arrêt dans la fontaine est une belle image de ce qui alimente les échanges entre les intellectuels, les écrivains et les poètes des pays du Maghreb et de l’ensemble de l’Europe dans le cadre où nous nous réunissons.

Cette rumeur de fond nous voudrions qu’elle soit plus forte, plus intense pour que les échanges entre les pays soient davantage prolifiques et puissent faire face à tant de défis : la crise humanitaire des réfugiés, les défis de la violence contre la liberté d’expression, la violence folle déchaînée récemment à Paris, à Beyrouth, en Égypte, ici en Tunisie ont marqué notre conversation ces jours-ci. Nous croyons vraiment que c’est l’échange entre nos littératures qui peut aider à traverser les frontières, en dressant un mur face au mal et à la souffrance. Avec l’ambassade de l’UE, et durant cette troisième rencontre des écrivains euromaghrébins, nous avons cru que c’était une bonne chose de terminer par cet échange entre éditeurs, puisque c’est la traduction qui constitue le pont pour l’échange, la lecture attentive, la prise en compte des opinions des autres.

Et je peux d’ores et déjà annoncer que nous parlerons ce matin d’une réalité à l’œuvre, celles des traductions d’auteurs du Maghreb en Europe. Christopher MacLehose participe depuis des années à la foire du livre de Jeddah et connaît à fond les éditeurs du monde arabe. Il est en train, en ce moment, de préparer la traduction d’un ouvrage des Éditions La Croisée des Chemins du Maroc, qui est un essai qui pourrait remporter ce soir même le prestigieux prix Atlas à Casablanca. Espérons que nous pourrons fêter ensemble le prix avec l’éditeur – avec toi, cher Abdelkader Retnani. D’autant plus que le livre répond aux questions que pendant toute la semaine nous nous sommes posées autour des assassinats de Charlie Hebdo en janvier. Son titre est Ce que nous sommes. Réflexions marocaines après les évènements des 7 au 11 janvier à Paris, et trente auteurs y participent.

Dans nos débats, il y a eu une certaine polarité entre ceux qui ont rappelé la fameuse phrase du poète américain Robert Frost « la poésie est ce qui se perd dans une traduction », qui veut dire que dans une traduction on perd l’essence du message littéraire, qui s’avère, de ce fait, intraduisible ; et d’autres qui ont cité l’intervention de Tomasz Swoboda, le traducteur polonais qui a dit dans notre débat « que dans la traduction, le traducteur devient auteur », puisqu’il réussit à faire ce passage en s’engageant corps-à-corps avec le texte et en développant un nouveau texte dans sa langue propre.

C’est dans ce contexte que je voulais tout simplement, au nom de PEN International – cette organisation internationale de poètes, de romanciers, d’essayistes, de traducteurs et d’éditeurs – vous présenter la déclaration sur la traduction littéraire que nous avons approuvée il y a seulement trois semaines, dans le cadre du 81e congrès de PEN International, qui a eu lieu à Québec au cours du mois d’octobre 2015. L’Assemblée des délégués a adopté une « Déclaration de Québec sur la traduction littéraire, les traductrices et les traducteurs ».

La Déclaration de Québec est fondée sur les principes exprimés dans différents documents, notamment la « Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques » (1886-1979), la « Convention universelle sur les droits d’auteur » (1952) et la « Recommandation sur la protection juridique des traducteurs et des traductions et sur les moyens pratiques d’améliorer la condition des traducteurs » (1976). Louis Jolicœur, de l’Université Laval de Québec, Sherry Simon, de l’Université Concordia de Montréal, et Émile Martel, président de P.E.N. Québec, ont préparé la version préliminaire de la Déclaration, avec la complicité d’Esther Allen, du Baruch College de la City University of New York, de Hugh Hazelton, de l’Université Concordia de Montréal, et de Fabio Scotto, de l’Université de Bergame.

Le texte initial a été soumis aux centres PEN du monde entier. Le résultat de cette vaste consultation est un texte qui résume en six points les principes et les objectifs que PEN International souhaite défendre en matière de traduction littéraire. Parmi ces principes, on compte la place de la traduction dans la promotion de la dignité de toutes les cultures et de toutes les langues, la reconnaissance des conditions nécessaires à la pratique de cette activité et, au premier chef, la défense des personnes qui s’engagent dans ce flux de communication entre les peuples, les traductrices et les traducteurs littéraires.

 

Déclaration de Québec sur la traduction littéraire, les traductrices et les traducteurs

 81° Congrès annuel du PEN international du I3 au 16 octobre 2015, Québec, Canada

  1.  La traduction littéraire est un art de passion. Porteuse de valeurs d’ouverture, elle permet d’aspirer à l’universel et elle est le vecteur privilégié du dialogue entre les cultures. Elle est un gage de paix et de liberté, ainsi qu’un rempart contre l’injustice, l’intolérance et la censure.
  2. Les cultures ne sont pas égales devant la traduction. Certaines traduisent par choix, d’autres par obligation. La traduction va de pair avec la défense des langues et des cultures.
  3. Les traductrices et les traducteurs, respectueux des auteurs et des œuvres originales, ne cherchent toutefois pas qu’à reproduire un texte : en tant que créateurs de plein droit, ils le prolongent, le font avancer. Plus que des messagers, ils portent la voix des autres, sans pour autant perdre la leur. Défenseurs de la diversité linguistique et culturelle, ils s’engagent notamment auprès des auteurs de l’ombre, des styles et des groupes marginalisés.
  4. Les droits des traductrices et des traducteurs doivent être protégés. Les instances gouvernementales, les maisons d’édition, les médias et les employeurs doivent reconnaître et nommer clairement les traductrices et les traducteurs, respecter leur statut et leurs besoins, leur assurer une juste rémunération et des conditions de travail dignes ; et ce, quel que soit le support utilisé – papier, numérique, audio, vidéo.
  5. L’intégrité physique et la liberté d’expression des traductrices et des traducteurs doivent en tout temps être assurées.
  6. En tant qu’auteurs de création dotés d’un savoir-faire qui les distingue, les traductrices et les traducteurs doivent être respectés et consultés pour toute question relative à leur travail. Les traductions appartiennent à celles et à ceux qui en sont les auteurs


The Quebec Declaration on Literary Translation and Translators

  1. Literary translation is an art of passion. Promoting values of openness, acting for peace and freedom and against injustice, intolerance and censorship, translation invites a dialogue with the world.
  2. All cultures are not equal when it comes to translation. Some cultures translate by choice, others by obligation. Translation is a key to the protection of languages and cultures.
  3. Respectful of authors and original texts, translators are nevertheless creators in their own right. They seek not only to reproduce a literary work but to move the work forward, to expand its presence in the world. Translators are not simply messengers: though they speak for others, their voices are also their own. In particular, they act in favour of cultural diversity by remaining loyal to marginalized authors, literary styles and social groups.
  4. The rights of translators must be protected. Governments, publishers, the media, employers—all must respect the status and needs of translators, give prominence to their names, and ensure equitable remuneration and respectful working conditions—in all forms of print and digital media.
  5. The physical safety and freedom of expression of translators must be guaranteed at all times.
  6. As creative writers with specific skills and knowledge, translators must be shown respect and consulted for all questions related to their work. Translations belong to those who create them.

 

Translated by Sherry Simon