Marianne Catzaras · Grèce

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Aéroport de Kairouan

J’attends
salle d’embarquement
l’avion a du retard
aéroport de Kairouan
mais que dis-je, il n y a pas d’aéroport à Kairouan
mais qu’ai-je donc ce matin
il n y a ni tarmac ni piste goudronnée
quelques drapés
quelque trace imprécise
de la ville aveuglante
de laquelle je t’écris
 
salle d’attente la chaleur est suffocante
arrière salle de péage
quelle saison est-on déjà
tu insistes
je ne sais pas écrire
je ne sais pas dire
faire
mettre ensemble
reconnaitre
de quelle frontière pourrais-je te parler
celle qui se déplace la nuit tombée
en zigzaguant
celle du matin ou on égorge les enfants
la frontière celle où l’on glisse
de mes mains
elle a surgi
cette frontière
fleurie
fanée
dictée dictatoriale
des prépositions
tyrannie du sens
de mes mains
à tes mains
 
 
et ils sont tombés
et ils sont tombés
à contre cœur
dans l’horizon
quid tournoyait
à l’heure ou le crépuscule
avait le mal de mer
ils sont tombés
il faisait chaud
dans la chevelure
des armes
ils ont tiré
au nom de dieu
ils ont tiré
au nom de qui
au nom de dieu
nous a-t-on dit
et ils se sont élevés
étincelles dispersées
des cieux
dans l’apesanteur
du oui et du non
 
et ils sont tombés
le soleil dans leur mains
et ils ont glissé
sur une mer pétrifiée
et ils ont sursauté
dans la dérive des sables
danseurs filiformes
à contre-jour de la lame
un jour d’hôpital
et ils se sont envolés
sans visage
au cœur de l’été
et ils ont crié
dans ce matin de sang
un livre abandonné
dans l’infini engourdissement
du temps
 
et tu m’avais dit
qu’il faisait doux
à l’intérieur des mots

et tu m’avais dit qu’il faisait doux
tout près des mots
 
aéroport de Kairouan
la main s’essouffle
elle cherche
elle tâte
elle touche
aveugle
le papier
la nappe sale
des vols reportés
je tourne en rond
bête traquée
en transit
j’écris
j’écris
j’écrirai
 
 j’écris pour ce pays
derrière l’iris du monde
j’écris pour ces géographies
qui souffrent dans la nuit
j’écris pour ces continents
qui se cachent
dans l’ombre des cerfs-volants
 
j’écris pour l’ignorance
pour l’indifférence
pour
ces pétales de fer
distribués dans le port
 
pour ces rameaux de dynamite
dans la paume de tes mains
j’écris pour le bruit
pour le fracas
pour le bouquet de barbelés
j’écris
j’écris
j’écrirai à genoux
j’écrirai debout
sur le quai des adieux
j’écris pour ces valises vides
pour ces civières qu’on enterre
j’écris la bouche cousue
des quartiers bombardés
j’écris pour les poignets
des cités d’orient
j’écris
j’écris enfin
pour les taches de sang
sur le sable
pour les fleurs enfermées
dans les vagues
j’écris pour cette canicule
dans ma gorge
pour la crinière du soir
affolée
dans le bleu de ta voix
j’écris pour les gerçures de la mort
qui dictent
le voyage
j’écris pour cers mains
qui ne savent plus écrire
j’écris pour l’oiseau
qui vient de mourir
contre la vitre
un matin d’amnésie
j’écris pour ce jeune noyé
à la couronne d’orties
 
j’écris pour le peu
pour le beaucoup
le débordant
l’incroyable
l’improbable
l’inattendu
l’arbitraire
l’imprévisible
j’écris pour le fruit qui saigne
dans les plis du tissu
j’écris pour les visiteurs
de nos contrées endolories
ombres de passage
perdues dans les gares
 
j’écris pour la précarité des mots
j’écris pour les gardiens
des horizons qui flambent
j’écris pour le silence de mes photographies
j’écris pour ton secret
sur une ordonnance médicale
j’écris pour ce pays encore
toujours le même
où le foin se mélange à l’iode
et l’oued aux étoiles
j’écris pour ce bourdonnement permanent
des pieds nus des martyrs
pour ces soldats égorgés
un soir de ramadan
j’écris dans les collines du jeûne
arrosées  de venin
j’écris pour l’indécence
pour l’impudeur
pour la honte
pour la rumeur
l’haletante conspiration
pour la voracité des cieux
pour ce même télégramme
qui traverse tes pages
ici

maintenant
pour le jeune étudiant
qui brûle dans la nuit
 
j’écris pour la désolation des peuples de la rue
pour les fauves qui salivent
sans pouvoir s’arrêter
j’écris pour tes lèvres qui se retirent
à marée basse
toutes les heures un peu plus
j’écris contaminée
 
j’écris pour rester au monde
loin des fleurs de la mer et des lois inventées
écrouée
arrêtée
 
j’écris entre l’étonnement
et la fatalité
j’écris pour ce pays pauvre
aux trottoirs défoncés
j’écris loin des terres méditerranéennes
sournoises
cruelles
qui crient
qui hurlent
Lesbos
Samos
Lampedusa
j’écris pour ne pas oublier
le rire des enfants  endormis sur le sable
à l’heure où les passeurs
comptent les billets de sel
les billets de larmes et de sang
 
j’écris dans la douleur silencieuse
du ventre de ma mère
endormie malgré elle
un matin de septembre
 
j’écris pour ces mots
qui courtisent les mots
migration dérive transaction déportation
comment les faire entrer
dans la lettre de  Kairouan
 
j’écris pour ce pays pauvre
aux trottoirs défoncés
pour ces hommes passifs
statues oubliées de l’histoire
tombées dans ces mêmes cafés
 
j’écris
 
pour ce gris en colère
collé a ma peau
ce gris
rafale automatique
ce gris
gilet pare-balle inutile
sur un tapis de graviers
j’écris pour mon amie
qui vient de perdre sa mère
pour le blanc de la page
qui épèle les noms un par un
Mathieu Thomas Anissa Fatma Karim
Amélie Samuel Elodie Delphine Sarah Mohamed
pour ces prénoms pendus
dans le cirque du monde
chapiteau incendié
 un soir de spectacle
 
j’écris sur la chemise mal lavée
du chauffeur de taxi
hagard étranger
à sa propre voix
j’écris pour ces oranges de Médine
qui coulent de tes bras à ma voix
 
entends-tu il n’avait pas 20 ans 

j’écris sur le pays de mes parents
tous les deux
embarqués
débarqués
dépecés
dans leur chair étoilée
 
mais quelle heure est-il dans le silence
déjà
quelle heure est-il dans les couleurs
que porte ta voix
 
j’écris pour ne pas être écrouée
arrêtée
pour cette fleur qui tombe des oliviers
cette fleur
à son rosier arrachée
elle se débat la rose
de son rosier froissée
elle ne reconnait pas l’origine la rose
la grecque
la tunisienne
l’autre celle de la langue
qu’elle ne peut pas nommer
car l’écriture ne  nomme pas
 
j’écris pour les sirènes avariées
des bateaux à quai
pour ce corps agenouillé
un matin de naufrage
j’écris sur la robe des  mariées
foulards de fortune ramassés
dans les check-points de mauvais tournages
 
j’écris pour
ces indications cinématographiques
pour
cet etc.
qui fermente
dans les haltes forcées
des gouverments corrompus
j’écris
pour la dépouille de mes œuvres
tombées aux quatre vents
 
j’ écris pour ces passeports
emportés un soir de marécage
pour les cicatrices de la page
impossibles à fermer
 
toc toc toc
on frappe à la porte de la mémoire
à la porte du monde
et l’inventaire se représente
nullement innocent
fidèle et présent
à chaque début d’histoire
comme si c’était la première fois
j’écris pour cette narration du prénom
du nom
de ce lieu de naissance
ramassé une nuit d’insomnie
 
j’écris pour la porte ouverte
la porte fermée
 
la porte contraire
ni envers
ni endroit
la porte métallique
qiu s’abat sans brouhaha
dans la peur primitive
 
avant les mots
derrière les mots
loteries d’identités multiples
au hasard de la plume
 
oui c’était bien une petite église
sur le versant insulaire de la montagne
oui c’était bien un camion froid
avec des corps en pâturages
 
j’ai froid
j’ai froid
et je ne le sais pas
dans cette dictée de l’alphabet
j’écris avec cette pénombre
jetée sur l’épaule des hommes
j’écris une dernière fois
sur toi
Halima Paul Jean et Yousra
20 ans 15 ans ou 50
 
entends-tu le petit cheval
qui tombe dans le trou
 
et je trébuche avec toi
migrant
frère absolu
autre moi même
miroir spectral et vivant
je trébuche dans cette chambre
aux cheveux blancs
où l’on t’interroge
car ton nom fait défaut
car ton nom a pris l’eau
 
tu ne dis rien
tu ne lis pas
tu te tais
et l’on abat le rideau
sur toi
 
encore un fois
tes yeux bandés
à l’étage
condamné
dans quelle coupe de vin noir
 tremperas tu  tes lèvres
dans quelle tannerie ensanglantée
laisseras tu ton nom
 
j’écris
j’écris
j’ai froid
et je ne le sais pas