Ouverture · Slaheddine Lahmadi

Mesdames, Messieurs

Bonjour, Good morning, Gutten morgen, etc. Ce sont de simples langues, qui semblent différentes mais qui sont en réalité communes, pas seulement en se référant à la théorie de la grammaire universelle du linguiste et philosophe américain Noam Chomsky, ni parce que l’écrivain tchèque Frantz Kafka, citant un artiste pragois a indiqué « comme vous voyez, je parle toutes les langues, mais en yiddish » (langue germanique) et non parce que l’universitaire marocain Abdelfattah Kilito a publié en 2013 son livre Je parle toutes les langues mais en arabe, mais tout simplement parce que nous sommes ici en Méditerranée qui a connu au IIème siècle les textes instituant l’hermétisme.

Cette pensée transforme le monde en un phénomène linguistique tout en privant la langue de tout pouvoir rhétorique. Nous avons affaire, en tant qu’écrivains, créateurs, journalistes et responsables, à des textes, tant au niveau de la production que de la lecture. Notre lecture est liée à des moyens illimités en matière d’interprétation de telle sorte que tout ce que nous produisons comme littérature ou autre n’accepte pas que le sens soit confiné dans les limites déterminées d’une compréhension.

Au cœur de la Méditerranée, nous sommes très près géographiquement, chronologiquement et moralement, du sang des victimes des crimes terroristes commis la semaine dernière à Tunis, à Paris et à Beyrouth. Le terrorisme a pris pour cible ces trois capitales en raison de la symbolique qu’elles partagent : la ville des Lumières (Paris), la capitale de la vie (Beyrouth) et la capitale des lois progressistes dans le monde arabe et islamique (Tunis).

L’assassinat du jeune berger Mabrouk Soltani au pied du Mont Mghila dans le gouvernorat de Sidi Bouzid renvoie à la symbolique du terme « protecteur » qui est commun au “berger”, au “politicien” et à “l’écrivain” qui défend les belles valeurs et les idées nobles. Le créateur, bien qu’il ait effectivement perdu aujourd’hui, tout comme l’icône, sa place dans une société qui a progressivement écarté la fonction essentielle de l’imagination symbolique, selon l’expression de Gilbert Durand, est encore capable, à notre avis, de produire beaucoup, comme de pousser l’humanité à prendre conscience des dangers qui l’entoure, notamment du terrorisme qui n’épargne personne. C’est pourquoi les auteurs et les écrivains doivent sérieusement œuvrer pour « réhabiliter la mémoire collective des peuples », ce que Habermas et Schröer estiment nécessaire pour lutter contre le phénomène de la violence et le circonscrire. Ce que font les écrivains et les hommes de lettres, individuellement ou collectivement dans le cadre de leurs organisations, des projets, des programmes, des rencontres, des festivals, des conférences et des manifestations vise assurément à refréner la tentation de la violence et à la circonscrire.

Les gouvernements dans différents pays doivent encourager les écrivains et les organisations qui gèrent leurs affaires et leurs soucis en les soutenant davantage et en les associant à l’élaboration des concepts, des plans et des programmes susceptibles de promouvoir la culture de la vie afin d’affronter la culture de la mort. C’est le slogan que nous avons lancé au sein de de l’Union Tunisienne des Ecrivains à travers un communiqué publié le 27 juin 2015 pour condamner l’opération terroriste de Sousse et qui porte le titre : « Combattre la culture de la mort par la culture de la vie ».

Nous nous sommes beaucoup réjouis de voir l’Union Générale des Écrivains Arabes et l’Union des Écrivains d’Afrique et d’Asie adopter ce communiqué. Nous nous sommes également réjouis de voir le ministère tunisien de la Culture adopter ce slogan et le transformer en un programme de manifestation culturelle intitulé « Créateurs pour la vie » qui touchera toutes les régions du pays.

Nous sommes ici non pas pour concrétiser le terme d’acculturation qui s’est beaucoup répandu ces dernières années, mais parce que nous sommes des créateurs, des penseurs, des amoureux de la vie qui a plus besoin, à notre avis, de la volonté que de la langue pour avancer et continuer. Nous sommes fermement attachés à la vie. C’est pourquoi les écrivains et les créateurs prennent souvent l’initiative d’aller au-delà des frontières qui font obstacle à leur volonté de vivre et à leur ardeur, y compris celles du puritanisme linguistique. Les organisateurs de cette 3ème session de la rencontre euromaghrébine des écrivains ont bien choisi le thème, « La littérature et les frontières », car c’est une question d’un très grand intérêt intellectuel, notamment pour les hommes de lettres et les écrivains.

Mesdames, Messieurs

La légende de la fondation de Rome dit que Romulus a tracé une ligne sur la terre et qu’il a tué son frère parce que, selon lui, il n’a pas respecté ce tracé, car le refus de l’idée de frontière condamne l’existence de toute ville. Horace est devenu un héros parce qu’il a su empêcher l’ennemi de franchir les frontières représentées par un pont séparant les Romains des autres. Les ponts sont considérés comme un sacrilège parce qu’ils franchissent le fossé rempli d’eau qui délimite les frontières de la ville. C’est pourquoi les ponts ne peuvent être construits qu’en présence du Pape et sous son contrôle. Le temps lui-même est gouverné par les frontières.

On ne peut jamais effacer ce qui est arrivé. En effet, le temps passé est irrécupérable. Dans son livre Les limites de l’interprétation, Umberto Eco a indiqué que Saint Thomas d’Aquin s’était interrogé : « La femme qui a perdu sa virginité peut-elle revenir à l’état originel de chasteté ? Sa réponse était claire : Dieu est capable de pardonner et la vierge peut bénéficier de son pardon. Par un miracle, Dieu peut lui rendre son intégrité physique, mais il ne peut pas lui-même faire en sorte que ce qui est arrivé n’est pas arrivé, car la violation des lois du temps est contraire à sa nature. Dieu ne peut pas violer les lois de la logique en vertu desquelles la formule « est arrivé » et « n’est pas arrivé » est une question extrêmement contradictoire (sont deux termes irréconciliables).

Les écrivains demeureront éternellement des franchiseurs de frontières, matérielles dans leur dimension géographique, morales dans leur dimension intellectuelle, afin de valoriser l’universalité des valeurs humaines et de défendre le principe du commun entre les hommes (les principes communs à tous les hommes), ce que nous pouvons appeler les caractéristiques physiques et psychologiques générales de l’être humain qui représentent un dénominateur commun entre tous les humains sur notre planète. Nous sommes appelés à nous « approprier nos propres sources », selon l’expression du penseur tunisien Fethi Meskini, et à relire les pensées, les positions et les idées héritées, qu’elles soient en relation avec le social ou avec le culturel créatif. Nous devons également reformuler les concepts liés aux « séquelles identitaires héritées et accumulées », ce qui s’inscrit dans le cadre de la libre appartenance à nous-mêmes, débarrassée des frontières tracées par les lectures puritaines orientées à des fins connues d’avance et toujours par les institutions religieuses et politiques. L’écrivain est condamné à être libre et il n’y a de condition à la liberté que davantage de liberté. Bienvenue au pays de la liberté, la Verte (Tunisie) et soyez toujours en sécurité.

Slaheddine Lahmadi · Président de l’Union des Écrivains Tunisiens · President of the Tunisian Union of Writers