Tomasz Swoboda · Pologne

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Du devoir à la paranoïa

En tant qu’essayiste et traducteur, pour parler de l’homme comme frontière, je préfère aborder mon expérience dans le domaine de la traduction, espace frontalier par excellence. Plus précisément, je voudrais parler du corps du traducteur et de celui de son lecteur. Mais pour y arriver, pour essayer d’expliquer en quoi cela me paraît important, je voudrais passer par une thématique quelque peu exotique dans le cadre du Sidi Bou Saïd chaleureux, à savoir celle des sports d’hiver.

Or, les apprentis traducteurs en Pologne – ceux qui, comme moi, commençaient leur aventure dans la traduction au 21ème siècle – ont toutes les chances de se rappeler les sports d’hiver en Pologne des années 80. En gros, il y avait trois sportifs qui remportaient alors quelques succès : le sauteur à ski Piotr Fijas, la patineuse de vitesse Erwina Ryś-Ferens, et le patineur artistique Grzegorz Filipowski. Pour vous amuser avec son nom difficile, je vais m’occuper de ce dernier qui était, paraît-il, un sportif talentueux mais qui, à cause de la pression durant la compétition – les caméras, le public, etc. –, ratait les salchows et les rittbergers décisifs, et notre commentateur de télé, Jerzy Mrzygłód (un autre nom choisi spécialement pour vous), devait à chaque fois prononcer la formule sempiternelle : « Mais il l’a si bien fait pendant l’entraînement ! »

Les apprentis traducteurs en Pologne – ceux qui, comme moi, commençaient leur aventure dans la traduction au 21ème siècle – ont toutes les chances de se rappeler l’expansion de la déconstruction en Pologne dans les années 90. Il se peut même que cela ait été pour eux, pour nous, une expérience formatrice, et que nous y sommes, par conséquent, restés fidèles jusqu’à aujourd’hui, de même qu’on écoute pendant toute sa vie la musique qu’on a écoutée au lycée. C’est pourquoi on prend à cœur les mots d’un John Hillis Miller quand il dit, dans The Ethics of Reading, que l’un des fondements éthiques de l’approche de la littérature consiste à lire les textes dans leur version originale, en suggérant par cela – peut-être malgré lui mais quand-même – que ce qui est considéré par certains comme le but ultime de leur vie littéraire, à savoir la traduction, est une activité immorale. C’est pourquoi on prend à cœur les mots d’un Jacques Derrida qui, dans sa conférence prononcée à Katowice lors de la cérémonie de l’attribution du titre honoris causa, impose à la traduction l’obligation d’un respect absolu pour la langue de l’Autre, le devoir d’une hospitalité inconditionnelle. C’est pour la même raison qu’on prend à cœur les réflexions d’une Gayatri Chakravorty Spivak, parlant de la dimension coloniale de la traduction, de la colonisation de l’Autre dans le processus de l’appropriation langagière. Et peu importe – se dit-on – que si la traduction éthique, non-coloniale, devait ressembler à celle qu’a faite Gayatri Chakravorty Spivak elle-même en traduisant Derrida, on préfèrerait quand-même rester colonisateur. Et peu importe aussi que Michał Paweł Markowski qui, dans ces années 90, nous rendait familière la pensée de Derrida et consorts, dans son dernier livre qualifie la traduction de « respect pour l’altérité qui demande la traduction comme sa raison d’être ».

C’est qu’on préférerait voir dans la traduction une opération purement linguistique dont la complexité pose suffisamment de problèmes sans besoin de recourir aux questions éthiques. Or, ce sont celles-ci qui se sont mises au premier plan ces dernières années. Par la suite, on a cessé de considérer la traduction comme une activité, pour ainsi dire, technique, au profit du sentiment d’un poids moral lié à celle-ci. Dans la conscience du traducteur s’est étalé, intériorisé, l’Autre, compris à la fois comme une altérité appropriée et comme l’œil d’un dieu caché de la traduction, observant nos actes à la manière du public et des caméras lors du programme libre de Grzegorz Filipowski. D’où, peut-être, une espèce de paralysie et un manque de fantaisie des traducteurs d’aujourd’hui. Une fois, c’est l’axel qui est raté, une autre fois, c’est un lutz accoudé, enfin on fait juste deux tours dans le flip. D’où les parenthèses avec un mot original dedans, les notes de traducteur, ou le fait de se cramponner à la version originale – parce qu’on pense sans cesse au respect, à l’hospitalité, à l’altérité, à la colonisation.

Certes, c’est une faible justification. Ceux qui se souviennent non seulement d’Erwina Ryś-Ferens mais aussi d’Elwira Seroczyńska, patineuse de vitesse des années 60, observeront que ce poids éthique n’est nullement une invention de notre modernité tardive, et qu’à leur époque, quand la traduction était lue non par une quinzaine de lecteurs mais par quinze mille personnes, ça c’était un vrai sentiment du dieu caché ! C’est en effet un paradoxe qu’à l’époque où l’importance de la lecture et de la littérature a tellement diminué, le devoir éthique intériorisé joue un rôle si considérable dans le travail de traducteur. Je m’attacherai pourtant à la pertinence de ce paradoxe, en me référant à la fois au phénomène de plus en plus visible qu’on peut appeler « toutes les lumières sur le traducteur » (prix, rapports, interviews, cours universitaires, etc.) ainsi qu’à ce qu’Anthony Giddens, dans Modernity and Self-Identity, considère comme une caractéristique de notre époque, à savoir la réflexivité, le repli sur soi, l’auto-contrôle, l’auto-analyse, un feed-back omniprésent.

Sur le plan discursif, la manifestation la plus visible de cette réflexivité est, bien évidemment, l’expansion, excessive semble-t-il, d’une discipline appelée théorie de la traduction ou, plus largement, celle de la réflexion sur la traduction, phénomène auquel, il est difficile de le nier, je suis en train de contribuer, moi aussi. En dirigeant des séminaires de diplôme à l’université, j’accepte difficilement des sujets portant sur la traduction dont la réalisation doit comporter des références à la théorie de la traduction, le plus souvent insérés dans un premier chapitre et difficilement exploités dans des chapitres ultérieurs, et avant tout répétant de différentes façons les mêmes concepts, stratégies et tendances. Au fur et à mesure, un peu malgré moi, je finis par accepter la comparaison douteuse entre, d’une part, la relation de la théorie de la traduction à la traduction elle-même et, d’autre part, le rapport de la théorie littéraire à la littérature elle-même. Dans le même temps, j’aperçois la possibilité et le besoin d’une sorte de réflexivité positive, pratique, dans le processus de la traduction : possibilité bien exprimée par Carlos Batista qui, dans son livre Traducteur, auteur de l’ombre, composé d’anecdotes et de sagesses sur la traduction, écrit ceci : « Un traducteur a plus que tout autre besoin de conseils, d’éclairages extérieurs, non qu’il ne voit pas suffisamment les options et les difficultés par lui-même, mais parce qu’il les voit trop, cause pour lui d’une pénible et coutumière irrésolution ».

Malheureusement, cette réflexivité ne prend pas très souvent la forme de conseils. Dans le discours sur la traduction domine une attitude qu’exprime assez bien une phrase de José Ortega y Gasset dans son texte célèbre « La miseria y el esplendor de la traducción » : « Presque toutes les traductions d’avant notre époque sont mauvaises ». Aujourd’hui, cette phrase aurait été vraie justement à cause de la réflexivité accrue dans le travail de traducteur ainsi qu’à cause de, aussi accrue et profonde, la conscience éthique. Que je viens de qualifier de cause principale des accoudements et des hésitations du traducteur. Car sont « mauvaises » aussi toutes les traductions de notre époque : c’est l’impression qu’on peut avoir en lisant la critique de traduction contemporaine, qui se complaît à martyriser les essais maladroits pour être à la hauteur des exigences multiples de l’art de la traduction : à la limite, si tout va bien, on peut toujours recourir aux arguments de Spivak ou de Hillis Miller… Dans un des livres les plus brillants sur la traduction, Is That a Fish in Your Ear? Translation and the Meaning of Everything, David Bellos souligne à juste titre une pauvreté extrême du vocabulaire utilisé pour louer les traductions ; il se limite en fait à quelques termes : « fluide, spirituelle, vive, subtile, exacte, brillante, solide, élégante ».

La critique de la traduction, c’est autre chose : ici, les ressources lexicales sont quasiment inépuisables. On a à sa disposition toute une tradition du pamphlet, de la satire et du libelle avec, en tête, la reine des figures critiques, l’ironie. Récemment, en Pologne, la tâche tout de même pas facile de rédiger une critique de traduction élégante s’est imposée à Anna Wasilewska, traductrice de la « vraie » version du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki. Se référant, dans quelques textes, à la traduction polonaise classique faite par Edmund Chojecki, Wasilewska énumère des divergences, étonnantes de notre point de vue, entre original et traduction pour constater enfin que l’œuvre par Chojecki se lit bien mais il vaut mieux ne pas consulter l’original. La vérité de cette règle a été aussi confirmée par Adam Lipszyc qui a montré que le timbre particulier qui résonne dans les traductions de la poésie de Paul Celan par Ryszard Krynicki n’a rien à voir avec le timbre propre à la poésie de Celan, et c’est le moins qu’on puisse dire.

Mais Potocki, et encore plus Celan, sont des cas exceptionnels dans les affrontements des traducteurs avec le texte de départ : en effet, il s’agit d’une littérature de la plus haute qualité qui, soyons francs (pour reprendre la thèse de Hillis Miller), ne se prête pas trop à la traduction. Carlos Batista évoque l’opinion du « traducteur d’un écrivain à gros tirages » : « On ne peut traduire que les auteurs médiocres, sans style. D’où le succès du mien, il passe facilement dans n’importe quelle langue ! » Paradoxalement, c’est une thèse proche de celle de David Damrosch, fondateur de la notion de « littérature mondiale », écriture qui, selon lui, « ne fait que gagner dans la traduction ». Un tel gain est un phénomène moins rare qu’on ne le pense mais le plus difficile à atteindre justement dans le cas de cette littérature « de la plus haute qualité », souvent polyvalente et équivoque, qui explore le langage au lieu de l’utiliser (bien que je ne souscrirais jamais une telle définition de la « littérature de la plus haute qualité »). Il n’en va pas de même des textes « moyens », et encore moins des textes faibles, mal écrits : une vraie aubaine pour un traducteur frustré qui aime le sentiment – et encore plus la preuve sous la forme de l’opinion de lecteurs – que sa traduction « se lit mieux » que l’original. Alors, le sentiment de bien servir l’auteur (pour ce qui est de l’humanité, c’est moins sûr) est vraiment inéluctable, et le traducteur devient une sorte de « sur-écrivain ».

En se cachant toujours derrière les figures fictives de traducteurs, en l’occurrence celle de traducteur-chorégraphe, Batista demande : « Le traducteur est-il un sous-écrivain, un sur-écrivain, un demi-écrivain, un co-écrivain, un para-écrivain ou un post-écrivain ? » A la réponse somme toute banale de Batista – « c’est avant tout un artiste » − je préférerais une autre, aussi banale : un peu de tout. Un sur-écrivain quand sa traduction est meilleure que l’original ; un sous-écrivain quand elle est moins bonne ; un demi-écrivain quand il ne fait que la moitié de rittbergers ; un co-écrivain quand il coopère avec l’auteur ou avec sa représentation textuelle ; un para-écrivain quand il feint de traduire ; un post-écrivain quand il prend soin non seulement de la traduction mais encore de sa réception. Markowski fait observer à juste titre que « la traduction seule ne suffit pas pour que la littérature commence à fonctionner dans une langue étrangère : elle a besoin d’une culture qui soutienne sa réception, qui traduise le contexte, la tradition, la relation entre la littérature et la vie quotidienne ». Certes, c’est avant tout au traducteur que revient la tâche de faire en sorte non seulement que je comprenne le texte mais que je le sente dans mon corps ; mais ce ne sera pas possible avant que les conditions mentionnées ci-dessus soient remplies. D’ailleurs, peut-être est-ce sur cela qu’on doive mettre l’accent quand on pense aux devoirs du traducteur : il doit rendre possible la réalisation d’une conception anthropologique de la traduction selon laquelle l’original, inaccessible pour notre corps – inaccessible car le corps ne comprend que la langue maternelle −, lui deviendra accessible justement sous forme de la traduction. On ne traduit pas pour les lecteurs qui ne comprennent pas l’original mais pour leur corps.

Je pense à tout cela en travaillant sur la traduction de textes automatiques des surréalistes belges. Que faire avec des textes de ce type ? Comment intéresser avec eux des corps polonais ? En parler, évoquer leur genèse, leur méthode : ça, c’est faisable et assez intéressant. Mais que poursuivre dans la traduction : leur son ou plutôt les images qu’ils étalent ? Et qu’est-ce qui est plus automatique : image ou son, vision ou mélodie ? Ou bien devrais-je, comme l’a suggéré ironiquement une amie, répéter leur genèse et écrire mes propres textes automatiques, m’attribuant le droit d’être représentant de l’auteur traduit à l’étranger plutôt que son traducteur ?

Ces questions portent, à vrai dire, sur le genre du texte. Le texte automatique est-il un récit, un conte ou bien plutôt un procès-verbal d’une séance psychanalytique particulière ? David Bellos rappelle que « les querelles byzantines sur les versions française et anglaise du texte de Freud n’auraient pas lieu d’être si l’on voyait clairement dans quelle catégorie ranger son œuvre ». Le livre de Roland Barthes sur lui-même n’aurait pas été le texte le plus difficile que j’aie jamais traduit si j’avais su dire ce qu’il était vraiment, voire ce qu’était chacun de ses fragments. Le livre sur les connotations, lui-même riche en connotations, demandait l’emploi des parenthèses avec des mots originaux et des notes de traducteur alors que l’autobiographie attendait – me semble-t-il, encore aujourd’hui – des mots pleins de vie, éloignés le plus possible du lexique structuraliste et poststructuraliste.

Mais grâce à Barthes, j’ai fini aussi par me convaincre que, dans la traduction, il s’agit d’un jeu impossible à gagner, un jeu consistant à arrêter, à immobiliser des bribes, des grammes de sens en constante circulation. Dans un passage, Barthes écrit : « dans l’enfant, je lis à corps découvert l’envers noir de moi-même ». « W dziecku odczytuję wprost mroczną stronę siebie » (dans l’enfant, je lis directement le côté sombre de moi-même), réponds-je en polonais, en cherchant une correspondance naturelle pour l’expression « envers noir » et en ayant en tête le refrain d’une chanson sur le côté sombre de la lune. Quelques années plus tard, préparant un article sur la fonction de la négativité – et du négatif – chez Barthes, je reviens à ce passage et, désormais conscient du rôle de ce négatif photographique dans l’œuvre de Barthes, je me sens obligé de modifier la traduction et choisir une expression littérale. Les deux traductions sont correctes mais leur contexte a exigé une petite modification – phénomène d’ailleurs facile à observer dans des publications scientifiques où apparaît souvent la formule « traduction modifiée ».

En lisant la traduction française du livre de Bellos – ou plutôt sa version française car le choix d’exemples y a été adapté au contexte français – je tombe sur un passage surprenant où l’auteur, parlant des recettes de cuisine françaises, évoque « les traits conventionnels que les recettes de cuisine possèdent dans notre langue ». Pourquoi Bellos, auteur anglais, parle du français comme de « notre langue » ? Est-ce parce qu’il a traduit la Vie mode d’emploi de Perec ? Est-ce suffisant ? N’est-ce pas une usurpation ? Peut-être une tentative de plaire au lecteur français ? La supposition que, pour ce dernier, c’est effectivement « notre langue » ? Et le corps anglophone de Bellos, qu’en dirait-il ? Et que doit faire un lecteur comme moi, pour lequel ce n’est nullement « notre langue », bien que la formule n’étonnerait pas dans l’original anglais ? Ou bien ne s’agit-il que d’une erreur de rédaction, retranscrite de la version anglaise ?

Et pourquoi, pour quoi, suis-je en train de me demander, dans ma traduction de Barthes ai-je posé cette signature cachée qu’est l’entrée intitulée « Swoboda », correspondant à « l’aise » original ? L’ai-je fait parce qu’un ami traducteur m’a une fois fait remarquer que j’évitais ce mot dans mes traductions ?

Que résulte-t-il de tout cela ? Que disent ces modifications contextuelles, la chanson, le pronom de Bellos et la signature ? C’est chez Batista que je trouve une réponse à cette question : « Tout traducteur est traversé de pensées paranoïaques, de soupçons sur chaque mot, d’intentions qu’il leur prête et qu’ils n’ont pas. Pire, à force de côtoyer leur nature suprêmement ambiguë, il a le sentiment de devenir lui-même un être équivoque, suspect et incertain, d’une duplicité d’autant plus grave qu’elle est désintéressée ». Une autre réponse pourrait être la suivante : en développant sa réflexion au sujet de la traduction, ce traducteur-paranoïaque devrait réclamer quelque chose qu’on pourrait appeler « grammatologie de la traduction » : science impossible et d’autant plus attrayante ; une pataphysique de la traduction qui seule serait capable de rendre compte du mouvement incessant de ces bribes, de ces grammes de sens qui, comme on le sait, décident pratiquement de tout.

Finir par une citation est, semble-t-il, déjà démodé mais il m’est difficile de ne pas citer un exemple d’une telle traductologie pataphysique – exemple qui ouvre d’ailleurs, en épigraphe, le livre de David Bellos. L’auteur de cet exemple n’est autre que Georges Perec qui, en répondant à la question posé par Kaye Mortley sur le processus de la traduction, anéantit cette grammatologie hypothétique de la traduction mais dans le même temps ouvre devant elle des perspectives presque illimitées : « Translating is to impose oneself to produce a text through a constraint which is represented by the original text. And for me, in a utopian way of thinking, there is no difference between languages ».

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